L’essentiel de la table ronde du 2 août 2026 aux Haudères
La discussion part d’un constat partagé : la montagne change rapidement, et ces transformations sont désormais perceptibles dans les paysages, les saisons et la vie quotidienne. Fonte des glaciers, chaleur inhabituelle, sécheresse, crues et laves torrentielles ne sont plus seulement des phénomènes annoncés pour l’avenir. Des événements autrefois qualifiés d’exceptionnels tendent à se répéter.
Une montagne qui change, des regards différents
Marlène Mauris décrit un bouleversement sensible et intime : les sommets familiers changent de visage, les eaux des lacs se réchauffent et les événements climatiques « exceptionnels » deviennent presque annuels. Elle rappelle cependant que la montagne n’est pas seulement un décor naturel : elle est vécue différemment par les habitants, les visiteurs et les acteurs touristiques.
Virginie Gaspoz souligne que les communes ne peuvent pas rester dans le seul constat. Elles doivent gérer concrètement les événements. À Evolène, les expériences accumulées, les procédures, les observateurs locaux et l’appui des spécialistes cantonaux permettent d’affronter les crises avec davantage de préparation et de rationalité. Cette organisation ne supprime ni l’incertitude ni le danger, mais elle évite d’être totalement démuni.
Joachim Rausis insiste sur l’imprévisibilité croissante des phénomènes et sur la pression exercée sur les élus. Les événements surviennent plus tôt ou en dehors des périodes habituelles. Les responsables communaux doivent prendre des décisions sans pouvoir garantir une sécurité absolue, tout en craignant parfois d’être juridiquement mis en cause après coup.
Le risque zéro n’existe pas
Un point essentiel fait consensus : vivre en montagne implique d’accepter une part de risque. Il n’existe aucun territoire entièrement exempt de dangers naturels, y compris dans les villes et dans la plaine. La question n’est donc pas de supprimer tout risque, mais de déterminer quel niveau de risque une société accepte et comment elle s’organise pour le réduire.
Emmanuel Reynard distingue trois grandes stratégies :
- Éviter les zones dangereuses ;
- Se protéger, notamment par les ouvrages, les forêts protectrices et l’entretien du territoire ;
- S’organiser pour vivre avec le risque, grâce à la surveillance, à la préparation, aux plans d’urgence et à l’adaptation.
Les mesures de protection ont toutefois parfois encouragé la construction dans des secteurs exposés. En diminuant l’aléa, on a augmenté la valeur des biens et des infrastructures présents, et donc leur vulnérabilité. Les catastrophes ont souvent servi de déclencheurs aux nouvelles politiques de prévention.
Le changement climatique oblige à anticiper
Le débat montre qu’il ne suffit plus de reconstruire les ouvrages à l’identique. Les cartes de dangers, les infrastructures et les systèmes de protection doivent pouvoir évoluer avec les changements climatiques.
La difficulté réside dans le fait que les connaissances restent partielles et que des choix doivent être faits. On évoque notamment des investissements communaux étalés sur de nombreuses années et l’impossibilité matérielle de tout réaliser en même temps, de protéger simultanément tous les villages et toutes les infrastructures. Une commune doit établir des priorités sur la base des informations et des moyens disponibles, puis pouvoir justifier ses décisions.
Qui paiera l’adaptation ?
La question financière traverse fortement les échanges. Protéger les routes, les villages, les forêts, les cours d’eau et les autres infrastructures coûte de plus en plus cher. Ces coûts ne peuvent pas toujours être supportés par les seules petites communes de montagne.
Bernard Debarbieux replace cette question dans une perspective nationale : maintenir les montagnes habitées relève d’un choix politique collectif. Les régions alpines ne sont pas isolées du reste du pays. Elles participent à la gestion de l’eau, des forêts, des écosystèmes et de l’énergie. Ce qui se produit en montagne peut avoir des conséquences en plaine et jusque dans les grands bassins fluviaux. Une nouvelle solidarité entre montagne, villes et Plateau doit donc être construite.
La montagne peut en retour apporter à l’ensemble de la Suisse des capacités importantes de stockage de l’eau, de production et de stockage d’énergie, ainsi que des connaissances et des savoir-faire liés à l’adaptation.
La montagne vécue et la montagne imaginée
La table ronde interroge aussi les représentations. La montagne est souvent regardée depuis l’extérieur comme un paysage naturel, stable et idéal. Pour ceux qui y vivent, elle est un territoire habité, aménagé et soumis à des contraintes.
Bernard Debarbieux rappelle que la définition même de la montagne varie selon les époques et les sociétés. Les représentations traditionnelles, scientifiques et touristiques ne coïncident pas toujours. Continuer à habiter la montagne suppose donc aussi de transformer certains imaginaires et de ne pas réduire les habitants à des victimes, à des personnes assistées ou à des figures héroïques condamnées à accepter la fatalité.
Tourisme et fréquentation
L’augmentation de la fréquentation et la généralisation des loisirs créent de nouvelles pressions : camping sauvage, véhicules aménagés, surfréquentation de certains sites, comportements mal adaptés aux milieux fragiles.
La réponse proposée ne repose pas uniquement sur des interdictions ou des informations numériques. Elle passe aussi par une présence humaine sur le terrain, la sensibilisation directe et la transmission des usages. Des étudiants sont par exemple engagés pour aller à la rencontre des visiteurs sur les sites fréquentés.
Cohabiter plutôt qu’opposer
Marlène Mauris conclut sur la nécessité de dépasser les oppositions entre montagnards et citadins, habitants et touristes. Tous sont, d’une certaine manière, les hôtes de la nature. La cohabitation demande du respect, de l’écoute et une remise en question de ses propres certitudes.
Elle rappelle aussi la valeur des savoirs de proximité : lors d’une panne d’électricité ou d’une situation inhabituelle, une simple communication entre voisins peut transmettre des connaissances que le téléphone et les outils numériques ne remplacent pas. Elle se dit optimiste quant à cette cohabitation, à condition que chacun y mette du sien.
Conclusion générale
La table ronde ne conclut pas qu’il faudrait renoncer à vivre en montagne. Elle montre plutôt que continuer à y vivre implique de faire évoluer certaines pratiques : accepter qu’il n’existe pas de risque zéro, mieux anticiper, faire évoluer les infrastructures, soutenir les communes, partager les coûts, entretenir le territoire et renforcer les solidarités entre habitants, visiteurs, montagne et plaine.
La réponse à la question « Peut-on encore vivre en montagne ? » est donc globalement positive, à condition de ne pas chercher à continuer exactement comme avant et de faire de l’adaptation un projet collectif.
La Maison des Alpes, le 7 août 2026
Lire ci-dessous l’interview de Bernard Debarbieux Nouvelliste du 5 août
Intervenant·e·s
- Bernard Debarbieux, professeur honoraire de géographie à l’Université de Genève, spécialiste des dimensions culturelles, politiques et symboliques de la montagne
- Emmanuel Reynard, professeur à l’Institut de géographie et durabilité de l’Université de Lausanne, spécialiste des paysages, des risques naturels et des changements climatiques dans les Alpes
- Joachim Rausis, président de la commune d’Orsières et du Groupement des populations de montagne du Valais romand, engagé dans la défense des intérêts des régions alpines
- Virginie Gaspoz, présidente de la commune d’Evolène et présidente de la Chambre valaisanne du tourisme, confrontée aux décisions concrètes liées aux dangers naturels, aux infrastructures et au développement local
- Marlène Mauris, écrivaine, présidente d’Evolène Région Tourisme et épicière à La Sage, qui apportera un regard sensible sur la montagne vécue, racontée et rêvée